
Il y a cette vue classique selon laquelle nous serions le ciel, vu comme permanent, qui accueillerait les nuages impermanents, et qui "existerait" toujours en arrière-plan des nuages. Pour le dire vite, je ne me prononce pas sur la "véracité" de cette image, mais elle induit énormément de confusion et de frustration, je la vois comme une enquête incorrecte, remplie de présupposés, comme une "erreur" de casting et une coupe (trop) franche dans le scénario.
L'esprit adore cette image, il ne cesse de vouloir s'identifier au ciel. Ce ciel est une subtile production, à la fois sensorielle, mentale, en réalité. Mais du point de vue de cette image, ce que nous avons du mal à comprendre est que le ciel contient les nuages et les nuages contiennent le ciel. Ils sont interdépendants, et ni l'un ni l'autre n'a de réalité pure. Le ciel représente, ici, non pas l'être pur "en soi" mais la non-pensée, et le nuage la pensée. Et donc la non-différence entre les deux.
Néanmoins, cette enquête, comme il a été dit, n'est pas apte à libérer vraiment, c'est-à-dire toute la structure mentalo-sensorielle, et il faut bien dire que beaucoup de pensées sont comme des "souillures mentales", comme on disait dans les années folles... Par cette image (le ciel et les nuages), nous voyons la pensée comme un obstacle, et c'est principalement cette vue-ci qui est l'obstacle. La voie efficace est de voir et comprendre l'apparition et la disparition des pensées. Voir comment et par quoi elles se produisent. Là, on peut avoir une vision globale, un vrai casting et le scénario dans son ensemble.
En effet, les nuages, pour qu'ils se produisent, ont besoin d'eau, de soleil, de la température adéquate, du vent, etc... Il ne suffit pas de savoir "où" ils se produisent. Tout cela s'actualise dans les bonnes conditions, les nuages sont la production du contact entre tous ces facteurs. L'image s'arrête là. Car s'il en va de même pour les pensées, il y a en revanche moyen de couper le contact. Pas simplement en s'identifiant à un ciel supposé, mais en comprenant vraiment le "système". Chaque fois qu'il y a contact entre les sens, les objets des sens, alors une pensée, une parole, un acte apparaissent. Et le contact, au sens "productif", est l'oeuvre de la soif, de l'ignorance, donc le "je". Parce que la nature des éléments (les sens, les objets des sens, la matière, la conscience, etc...) n'est pas vue et intégrée. Leur nature est l'interdépendance, par conséquent, tous ces éléments sont vides d'eux-mêmes, n'ont aucune réalité en soi, et le contact est donc un "forçage" de l'ignorance, de la soif. Quand cette "vacuité" est vue, intégrée, nous comprenons la nature de la libération, qui est un "arrêt" béni du feu qui brûlait au coeur de la structure mentalo-sensorielle, qui retrouve toute sa fraîcheur, sa spontanéité, et la paix.
Alors nous sommes le "lieu" d'une pensée "juste", qui conditionne une parole juste, puis une action juste, puis une attention juste, un effort juste, et ainsi de suite, sans une cause première...
Le mental adore ces pensées "inexactes" sur la "nature de l'absolu", sur l'être éternel, sur ce qui existe vraiment, etc... Ce n'est pas de nature à libérer. Je trouve bien plus efficace de plonger au coeur du Fonctionnement, de le percer à jour. C'est en son coeur que l'éveil prend "forme". C'est dans le corps-esprit et nulle part ailleurs qu'il est présenti, vu, actualisé, intégré, "libéré". Il n'y a rien d'autre. En d'autres termes, sur le plan ultime, il n'y a rien hors du corps, et rien dans le corps... L'éveil vient signer la fin du monde que produisait sans cesse l'ignorance dans ce corps-esprit-ci.

Bonjour Monko,
merci pour "l'enseignement".
lors d un entretien avec Éric Baret - il me dit ceci "vous avez maintenant compris, il ne vous reste qu'a mourir". ce que j'essaie de faire avec l'aide de la dévotion, introspection, qui suis-je, etc... et ceci avec les pensées, perceptions, sensations etc...et tout cela dans l'espace bienheureux.
"ma vie" est tranquille.
Cependant quelque chose résiste. en fait ça lâche pas,ça a beaucoup lâcher mais l'ego, l'individu est tenace.il m'est difficile de savoir ce que "je" dois faire , je veux dire par là;
- soit laisser la providence divine s'occuper de tout, laissez faire, mais en même temps mon esprit veux anticiper, se projeter - comme s'il y avait un espoir, une attente. Jean Klein disait une attente sans attendre. je n'écoute pas assez semble t-il ce qui résiste.
-soit j'hésite à prendre des décisions par moi-même car ma tranquillité serait troublée et ma culpabilité( c'est LUI qui fait tout, je ne fais rien) mise a l'épreuve.
il semble que je n'ai pas le bon mode d'emploi
peux être pouvez vous éclaircir?
avec mes remerciements
jean
Bonjour Jean;
Il y a pas mal de choses à discuter dans votre question...
D'abord, puisque vous parlez de "mourir", voici un petit texte que j'ai écrit récemment sur le sujet:
"On parle souvent de "mourir à soi-même". En fait, il convient mieux de voir et comprendre que nous ne cessons de naître, de se faufiler, de se percher à l'occasion d'une sensation, d'une perception, d'une pensée, d'imaginer le penseur, celui qui sent, ressent, perçoit... Et à partir de là, nous pensons devoir mourir à soi-même! Mais il n'y a jamais eu de soi-même, rien ni personne qui ne doive mourir ou disparaître.
Ce mouvement qui se crée à l'occasion de la sensation est la soif, qui a pour base l'ignorance, comme un nageur qui se ruerait à la surface de l'eau pour reprendre de l'air et qui oublierait qu'il était muni de bouteilles d'oxygène, et ferait des efforts inconsidérés.
Il n'y a au fond que tranquillité, personne derrière les sensations, les perceptions, les pensées, qui sont comme des bulles d'air dans l'atmosphère. Il n'y a ni à mourir, ni à naître."
Vous comprenez que de mon point de vue, le propos de Baret, qui a son sens poétiquement, peut aussi générer de la confusion, parce que seul quelque chose de "réel" peut être amené à désirer mourir, ce qui serait une stricte impossibilité puisque quelque chose de "réel", en soi, non lié à des conditions, donc à la naissance et la cessation, ne pourrait tout simplement pas disparaître. Donc, quoique vous essayiez de faire ou de ne pas faire en vue de mourir ne fait que vous maintenir en vie...
De la même manière, l'investigation "qui suis-je" est une investigation qui ne va pas assez loin, c'est la recherche d'un esprit qui ne remonte pas à la source, puisque dans son énoncé même, il y a l'idée qu'il y a bien un "je", ou un Soi pour être, ce qui est inexact, ou qui n'est pas l'ultime. A mon sens, la dévotion n'a pas plus d'effet (bien qu'elle puisse en avoir un jusqu'à un certain point), ce sont tous deux des "manières" qui ne remontent pas à la source.
Et puis se dévouer à qui? Présupposez-vous qu'il y a un Dieu? Vous ne vous dévouez donc qu'à une idée, celle du je!! Et si vous avez la croyance qu'il n'y a pas de Dieu, vous vous dévouez aussi à l'idée du je!! Le mieux est d'être une île pour soi-même, et de prendre réellement toute la mesure de l'expérience directe des choses: qui est que tout est impermanent, c.a.d. que tout apparaît et disparaît, "ce qui perçoit" compris, que par conséquent rien n'est personnel, c.a.d. dépourvu de soi (et là je dis bien "tout", sans imaginer un Soi substantiel dégagé du corps et du monde, ce qui est un mouvement de l'esprit quasi-instinctif...), et que de ce fait, tout est insatisfaisant...
De même, vous "pensez" l'espace bienheureux, et en fait, il y a attachement, rien n'est véritablement déraciné, vous ne voyez pas que l'espace bienheureux n'est qu'une expérience qui va et vient, qque le désir veut le faire persister (et on se désole de ne pas s'y maintenir) qui apparaît et disparaît suivant des conditions, et la souffrance n'est pas déracinée.
Tout le problème n'est pas d'imaginer un Dieu éternel, un Soi substantiel, un espace de conscience infini, ou je ne sais encore, mais de voir vraiment les choses telles qu'elles sont. Voir l'enchaînement des pensées, des sensations, des impressions, des émotions, etc..., voir comment tout cela s'interconditionne (conscience comprise), voir que dans cet enchaînement, qui est parfaitement impersonnel, s'immisce la soif d'exister, ou de ne plus exister (le moi), elle-même liée à l'ignorance... Ce que je tente de dire ici, c'est l'énoncé d'une "production conditionnée" en l'absence totale de cause "première". Cette production conditionnée est un cercle et n'est autre que tout ce qui compose le corps-esprit (l'être, impermanent, donc, non substantiel); et lorsque nous voyons les choses telles qu'elles sont, nous voyons que dans cette production il n'y a pas la moindre trace d'un auteur, d'un spectateur séparé, de rien que l'on puisse définir comme soi, et qu'il n'y a rien non plus en-dehors. Imaginer un Dieu, un "Lui" n'est que l'effet de cette production conditionnée, une impression, qu'il convient de laisser passer.
Cela ne veut donc pas dire qu'il n'y a pas de "je" du tout! Cela veut dire qu'il est "vide", sans substance, impermanent, et donc strictement conventionnel. Vous n'êtes ni un je personnel, ni un Soi impersonnel; il y a cette production conditionnée qui est absolument vide d'un soi, et cela suffit! Nous avons donc à voir et comprendre, et s'il y a une chose à laquelle s'abandonner, c'est à cette compréhension, qui est l'ouverture de l'oeil de la sagesse.
Il n'y a donc ni d'acteur personnel ni d'acteur impersonnel "en soi", juste un enchaînement conditionné et vide.
Lorsque cette chaîne est vue comme elle est, vous commencez à sentir la grande Cessation, la libération. Vous commencez à sentir que "derrière", ou "sous" cela, il n'y a rien, et que cette chaîne est un peu le rien en action, que tout cela n'est qu'une activité totalement vide d'acteur, et de quoi que ce soit qui soit agi. Ce qui nous enchaînait est en fait totalement libre!...
Pour ma part, j'invite à voir que ces idées de conscience absolue, et d'ailleurs toute notion d'absolu nous lient complètement. Il est bien préférable d'être identifié au corps qu'à la conscience infinie, car ça devient vite indéracinable!
S'il y a une vérité ultime, il n'y a pas d'Être ultime.
Et la vérité ultime de la production conditionnée est qu'il n'y a RIEN qui ne soit produit, qui ne cesse, qui ne naisse ou qui ne meure. Les choses ne font que SEMBLER naître et mourir, c'est un mouvement vide, purement apparent, et qui a un relent d'immobilité.
Donc, nous voyons que mouvement et immobilité ne sont que des concepts qui ne rendent pas compte de la nature réelle des choses.
Nous nous trouvons naturellement libérés de l'existence, et de la non-existence, la "vie" s'écoule au milieu, lumineuse et tranquille, toute soif à ces propos nous quitte. Il n'y a nul départ, nulle part où arriver, il n'y a ni être ni non-être, ni je ni non-je.
C'est la voie du milieu... Alors le "je" n'est plus un problème, il est juste conventionnel, fonctionnel, purement plastique, apparition-disparition, et n'a pas plus de réalité qu'une flaque d'eau dans l'océan.
Il n'est rien qui ne doive mourir, puisque rien n'est jamais né...
C'est, je suppose, une autre manière de voir, un peu à contre-courant. Peut-être cela vous parlera-t-il... Merci Jean...

Franchement, l'existence, c'est pas d'la tarte... Chaque pensée, chaque sensation, chaque perception agit comme une "pression". Chaque expérience est une pression: si elle est désagréable, on cherche à s'en débarrasser; si elle est agréable, on sait qu'elle va cesser et on cherche à la retenir, si elle est extatique, on en tombre amoureux... Tant qu'un millimètre de notre être est en lien avec le monde, la souffrance est présente. Tant que nous cherchons à nous retirer du monde, c'est la même chose. Nous "portons" le corps, nous portons le monde. C'est l'identification... Ce que nous trouvons le moins désagréable à "porter", c'est la conscience, parce que sans poids, sans réelle localisation, fantasmée comme sans début ni fin, infinie et éternelle. Alors, comme je l'ai déjà lu dans certains ouvrages, nous sommes invités à nous identifier à la conscience. Et nous nous enchaînons à l'éternité, à l'infini, (seul le "je" rêve d'éternité) et la souffrance est encore là, sans réelle saveur de véritable cessation. La conscience infinie serait un peu comme la limite du samsara. Quant à l'idée de la conscience consciente d'elle-même, je n'en vois nullement le sens, fantasme d'unicité...
Bref, sans prendre toute la mesure de la souffrance, dans tous les recoins de l'être, nous avons encore des liens, comme dans l'histoire zen dans laquelle un gros boeuf arrive à passer à travers une minuscule fenêtre, et se coince l'extrême bout de la queue... Qu'il y ait un "je" dans le monde, ou un JE hors du monde (ou du corps), il y a toujours un lien avec le monde ou le corps.
Mais lorsque nous prenons toute la mesure de cela, nous commençons à entrevoir la possibilité de la cessation, de manière immanente: la cessation de ce monde dans le monde. C'est tout-à-fait étranger aux notions de sujet et objet, de sujet personnel ou impersonnel, de non-dualité, qui ne sont qu'un moyen. C'est la fin du monde, la fin de tout lien avec les sensations, agréables, désagréables ou neutres qui, vues pour ce qu'elles sont, sont abandonnées sur le champs...à elles-mêmes. On pourrait dire à ce moment qu'il y a une contemplation sans contempleur ni rien qui ne soit contemplé. La sensation, par exemple, se meut en elle-même et ne touche rien ni personne, et, en l'absence de qui que ce soit pour en prendre acte, n'a pas réellement d'existence. Le désagréable n'est plus désagréable pour personne, l'agréable n'est plus agréable pour personne. Ces adjectifs perdent leur sens...
En d'autres termes, ni intérêt à "vivre", ni rejet...

"Il est, ô bhikkhus, une sphère où il n'y a ni terre (solidité), ni eau (fluidité), ni feu (chaleur), ni air (mouvement); ce n'est ni la sphère de la conscience infinie, ni la sphère de l'espace infini, ni la sphère du néant, ni la sphère de la perception ni non-perception, et ce n'est pas dans ce monde, ni dans un autre, ni dans le couple du soleil et de la lune. Là, ô bhikkhus, il n'y a ni arrivée, ni départ, ni séjour, ni mort, ni naissance. C'est sans origine, sans progrès, sans destination. C'est simplement la fin de "dukkha".
"Ici, les quatre éléments (terre, eau, feu, air) n'ont pas de place. Des notions comme la longueur, la largeur, la subtilité, la grossièreté, le bien, le mal, les phénomènes mentaux et physiques sont complètement abolis. Ici, ce n'est ni ce monde ni un autre, ni l'arrivée, ni le départ ni l'immobilité; ni la mort ni la naissance ni les objets des sens ne s'y trouvent. C'est simplement la fin de "dukkha".
Siddharta Gotama (canon Pali) Trad: Mohan Wijayaratna "La philosophie du Bouddha".
Les quatre éléments sont ce qui compose l'intégralité du corps-esprit. Autrement dit, dans l'ignorance, le monde. Dans l'ignorance, ces quatre éléments sont les éléments d'appropriation ( la matière, les perceptions, les sensations, les pensées, la conscience, le souffle, etc...), et c'est, ici, "Dukkha", l'insatisfaction, le malheur, la souffrance. Parce que tous ces éléments, par lesquels même des expériences comme l'espace infini ou la conscience infinie se déploient, sont des expériences conditionnées, donc impermanentes, dans lesquelles s'immiscent l'appropriation, l'identification, le "moi" (ou Soi). Dans ce discours, le Bouddha ne réfute pas le bonheur de l'expérience de la sphère de la conscience infinie (on pourrait y rajouter l'amour, l'éternité, etc...), et les "loue" à d'autres endroits. Simplement, il y voit des expériences conditionnées, de l'attachement si on les réifie en réalité absolue, donc de l'insatisfaction. Toutes ces expériences sont vouées à aller et venir. La plupart d'entre nous faisons l'expérience de l'espace infini, ou d'une conscience sans limite, expériences réelles à leur apparition, mais, par une subtile peur ou ignorance disent: ceci est mon véritable Soi, et on se "lie" à l'espace infini... Par conséquent, ces "sphères" sont toujours liées au samsara, aux liens de l'existence, et sont en feu, brûlent du devenir, et même du redevenir... "Je" ne suis donc, ultimement, ni ce qui perçoit, ni ce qui est perçu, ni la perception même. Simplement, "il y a" perception, percevant et perçu, mais dans l'absence d'ignorance, tout ceci n'est qu'une réalité impermanente et vide, donc "apparente".
Par conséquent, la sphère de la libération (où il est dit qu'il n'y a ni ceci ni cela) n'est pas une réalité qui se situerait au-delà des quatre éléments, et que l'on pourrait atteindre, ou qui serait l'arrière-plan éternel du mouvement de la vie, et dans laquelle il n'y aurait à strictement parler plus aucune sensation ni perception: un sage a toujours des sensations, des perceptions, des pensées, une conscience qui perçoit, etc... Mais dans la vision juste, par l’œil de la compréhension, tout est directement vu comme vide, sans substance, sans soi, et l'habitude de cette dynamique de prendre acte de tout ceci, de les faire siens, de les retenir ou les rejeter, de se situer par rapport à eux (ou de ne pas se situer) a été déracinée, les quatre éléments en tant qu'éléments d'appropriation cessent, et donc "mon" monde cesse. Au fond, il n'y a rien d'autre que les quatre éléments, (perception, sensation, etc...) mais profondément ils ne sont rien. Sans cette dynamique, tout ce qui va et vient est sans mouvement, tout ce qui persiste est sans immobilité, tout est vide de localisations, spatiales ou temporelles; le "je" et les choses ne sont plus que des désignations conventionnelles, sans aucun "fond" réel: le monde est sans monde, le soi est sans soi, les choses sont sans choses, et bien que l'interdépendance est à l'oeuvre, elle n'évoque plus qu'une absence totale de liens. Et bien qu'il n'y ait personne pour être libéré, il y a libération, c'est-à-dire la fin de dukkha.

Le phénomène de la perception inclut le percevant, la perception elle-même et le perçu: rien n'est véritablement moi là-dedans: perception, percevant et perçu sont sans substance. La même évidence pour le phénomène de la sensation, de la pensée, de la volition, etc...
Dans toute forme d'expérience, d'extatique à "vulgaire", d'océanique à "commune", rien n'est "soi" là-dedans, tout cela n'est que formations mentales, vouées au changement. Nulle part je ne trouve quoi que ce soit qui pourrait être mon "soi". L'ignorance consiste justement à vivre selon la croyance qu'il existe un tel soi: cette croyance prend appui sur ce qui compose le corps-mental, qui est sans cesse changeant. Le Soi universel prend également comme appui le complexe corps-mental, sur une subtile sensation, et c'est ce qui est difficile à voir: c'est un état mental. Autrement dit, l'éveil n'est pas intégrer un Soi, mais percer l'absence de toute forme de soi dans toutes les situations, les états, les expériences. L'éveil est totalement dépourvu de soi, ou de moi. Il n'est pas mien, ni non-mien. Par conséquent il n'est pas non plus à strictement parler "impersonnel", au sens "déjà prêt à l'emploi". Il s'actualise, en tant "qu'oeil de sagesse", mais néanmoins est inconditionnel. Il implique un rejet absolu de toute chose comme étant soi, car voyant toute chose comme étant insatisfaisante, et une acceptation en tant que son réel mode d'être (impermanent et vide).
La joie irradie justement dans le fait de voir les choses comme elles sont, et cette joie n'est ni mon soi, ni mienne ni non-mienne... Voir les choses telles qu'elles sont, les comprendre telles qu'elles sont, actualiser à chaque instant cette vérité jusqu'à une profonde stabilité, c'est "remonter à la source". Ici, sur ce "rivage" meurent les belles idées telles que "qui je suis vraiment", les idées telles que "tout est un", ou telles que "tout n'est que multiplicité", "l'être est éternel", etc... L'être n'est qu'un processus d'interactions, d'interdépendance, vide d'une quelconque identité, qui naît et meurt à chaque instant. C'est à contre-courant de toutes nos tendances qui imprègnent la sensorialité, la perception, les croyances enracinées selon lesquelles il "doit" bien y avoir quelque part, au fond, une essence permanente. C'est alors que le mot "transcendance" prend son sens.
Mais il n'y a pas d'ego à transcender, c'est un faux problème. L'ego n'est qu'une conséquence de l'ignorance, non son origine. De même l'ignorance n'est pas une origine, mais une conséquence, par exemple de la soif, elle-même non première, etc... Ainsi tout s'interconditionne, tourne en rond, et nulle part on ne peut trouver d'origine "en soi" à rien. Un simple jeu de conditions et de conséquences. "Remonter à l'origine" est voir l'absence d'origine "pure", que ce soit à l'ignorance ou à l'éveil, c'est transcender l'impression d'une origine "une". Lorsqu'on voit réellement, en soi, ce jeu d'interconnexions, ce flux incessant, et qu'on le voit comme vide d'une quelconque identité, on prend conscience de l'absence totale d'emprisonnement. Dans cette amalgame de conditions, on perçoit le "sans conditions"... L'éveil, comme dans le dicton zen, n'est que "le fond du seau qui craque", et non "l'être du seau"...

L'ouverture est l'état naturel: pas seulement "mon" état naturel, mais l'état naturel de toute chose; et comme un son qui s'élève n'a pas besoin de s'accueillir ou s'accepter pour apparaître, je n'ai pas, profondément, le besoin de m’accueillir ou de m'accepter. L'idée que je suis l'espace d'accueil de toute chose, que je devrais avoir ce mouvement de dire "oui" à ce qui est est intéressant pédagogiquement; mais avant que ce "oui" n'apparaisse, tout est déjà parfait, "en gloire", déjà totalement "accueilli"... "Demeurer" à la source, l'origine des choses, instant après instant.
Dans l'état naturel, il y a peu de pensées, qui pour la plupart ne viennent compenser qu'un manque d'intensité, de vitalité, d'énergie et de joie qui sont les plus pures émanations de cet "état". C'est pourquoi aussi les pensées des grands sages sont souvent si tranchantes, car elles transportent cela, il n'y a aucun gaspillage... Elle naissent de la créativité de l'instant, d'une intelligence vierge de tout savoir, en éveil.
Dans cette tranquille contemplation, tout ce qui vient est également "pourvu" de ces qualités. Ainsi le monde est trop glorieux pour le penser, il est comme une question vivante qui ne demande aucune réponse. Une perception, dans cette intensité libre de toute mémoire (car en général, lorsqu'il y a perception, instantanément l'esprit puise dans son catalogue personnel, dans sa base de données qu'elle plaque à l'expérience pour ne pas demeurer dans l'inconnu) est comme un tour de magie. Trop instantanée et intense pour qu'il y ait de la place pour le "vrai" et le "faux", pour une histoire... Et à chaque nouvelle perception, il y a une forme de totale régénération. Chaque expérience est porteuse d'une lettre de licenciement, venant nous relever de nos fonctions, résilier tous nos abonnements, auxquels nous tenons pourtant beaucoup...
L'univers est une immense activité sans acteur, et sans rien de réel qui soit agi. L'état naturel, l'Ouvert...

En quelque sorte, le Soi, c'est le corps sans le corps, ce "vide" plein de joie qui gît et se meut au même instant dans la structure psycho-sensorielle. Le corps de gloire... Le Soi authentique n'est ni lié au corps ni autre que le corps.
Mais une pratique authentique, c'est le corps qui pratique le corps. En terme d'attachement, il est mille fois préférable d'être attaché au corps qu'à un Soi fantasmé, attachement qui va vite devenir indéracinable. Comprendre réellement la nature du corps, son fonctionnement, la nature brûlante du fonctionnement de la structure psycho-sensorielle dans l'ignorance, la voir dans sa totalité, saisir son fonctionnement sur le vif et entrevoir la possibilité de la cessation de ce fonctionnement est en soi entrevoir la nature essentielle du Soi, vécu non pas comme une réalité en soi, mais comme la vacuité vivante de cette structure.
Car si nous fantasmons le Soi, il est simplement une idée venant du feu, entretenant le feu.
Pratiquer sans idées préconçues est la "clé"...

Je ne peux pas connaître "le monde". Le "monde" en tant qu'entité est un concept. Le monde dans lequel je nais, vieillis, souffre et meurs n'est que "mon" monde. Par "mon" monde, je veux dire celui qui s'élève des six sens. Il est comme un rêve, manifestation de la soif et du feu qui me consume. Les sens ne sont plus une célébration mais un "véhicule" pour donner vie à mon propre spectacle dont je suis le centre, le contrôleur...et le "perdant".
Ceci ne veut pas dire que je prenne position sur la stricte absence d'un monde "extérieur", mais je suis incapable de le "toucher". Par la pensée, les sens, la volition, la peur et le désir, je superpose un monde à mon image sur un bel inconnu, qui est en feu car créé par le feu, puis j'ignore que ce monde n'est autre que moi, il m'échappe et la souffrance est inévitable, il y a consumation. Je crée un univers vide de toute réalité, par ignorance, que je veux ensuite connaître...
Dans la méditation, par exemple, qui est tout sauf un retrait, les sens et l'esprit reposent en eux-mêmes, ni tournés vers l'extérieur ni retournant à un intérieur substantiel, et ainsi, toute chose repose en elle-même. Les sens sont "dégagés", spacieux, alertes, sans substance, libres de tout mouvement "vers" ou de toute stagnation, il n'y a aucune obstruction et il y a naturellement une forme de contemplation, qui est célébration.
Néanmoins, concernant ce qui "semble" être autre, ce qui semble être le monde, sans que je puisse l'affirmer comme autre ou comme LE monde, la seule chose qui m'échoit est d'en prendre le plus soin possible, avec amour, bienveillance, créativité, et humour...et me rendre compte, en toute honnêteté, de mon incompétence...
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Dans tout ce qui vient, ce qui vient à existence, "quelque chose" ne vient pas, non lié à l'existence.
Dans tout ce qui repart, qui s'éteint, "quelque chose" ne part pas, n'est pas lié à la non-existence.
Pourtant, sans ces allées et venues, ce "ni venu ni parti" ne pourrait être.
L'unité n'est autre que la diversité, la diversité n'est autre que l'unité: l'un n'est pas l'un, la diversité n'est pas la diversité.
Tout l'ensemble du monde conditionné, en cet instant, est l'inconditionné. Au cœur même des liens se trouve la liberté.
C'est pourquoi dans certaines traditions, "l'éveillé" est appelé "l'ainsi venu"; il apparaît au monde en tant que ce qui n'apparaît ni ne disparaît. Il n'est ni lié au monde, ni autre que le monde.

On ne peut pas dire que le soleil, ou la clarté de la lune, ou la lumière d'une lampe "créent" les objets. Ils les révèlent, les rendent manifestes. On ne peut pas dire que les objets soient intérieurs ou extérieurs au soleil ou à la clarté de la lune. Il y a une stricte relation de réciprocité étonnante: les objets ne pourraient être rendus manifestes sans le soleil ou la clarté de la lune ou toute source lumineuse: leur manifestation (donc: rendre manifeste) dépend de cette source, mais cette source lumineuse qui n'aurait rien à rendre manifeste serait dans une solitude qui n'existe pas. On peut dire que l'objet manifesté, à son tour, rend manifeste la source lumineuse.
Cet exemple est utile concernant le "rapport" entre l'esprit et les objets. Dire que les objets sont tous "dans" l'esprit, ou qu'il existerait un monde extérieur à lui ne sont que des postulats philosophiques sans objet, et sans fin. La lumière n'a pas pour objet de se connaître elle-même, mais de rendre manifeste, de révéler. Et, concernant l'esprit, s'il est rendu libre de toute forme de "recouvrement" de mémoire, d'habitude, etc..., en lui une forme d'intelligence, de force de pénétration et de sagesse peut émerger. Il peut voir les choses telles qu'elles sont. Et dans ce phénomène non-duel de réciprocité, pourrait-on dire d'illumination réciproque, l'esprit sait les choses et lui-même dans leur naturelle insubstantialité. La perception même est un "tour de force" tranquille, qui, si l'on y est attentif, comprendra toujours une forme d'étonnement discret.
Néanmoins, selon les causes et conditions qui ne cessent de changer, la position du soleil, qui change à chaque instant, change aussi la perception, l'apparence de l'objet, (jusqu'à comprendre que l'objet n'est autre que son apparence même) sans que celui-ci ne change la "qualité" du phénomène lumineux. Aussi, bien qu'impermanent et sans substance, l'esprit, ou conscience, au sens "lumière-intelligence-sagesse", est-il le centre et la circonférence de cet univers lui-même sans substance. Et cette vacuité se fait-elle chair, tranquillisant la totalité de la structure corps-mental, apaisement et joie sans causes...
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L'idée, le sens de "soi" se forme, par inattention et ignorance, sur l'impression d'un continuum entre sensations, pensées, perceptions, conscience et matière, donc tout ce qui compose un individu, un "corps-esprit", qui est un flux impermanent. Par peur, désir, soif, il y a implication dans ce flux, on intègre, on "substantialise" et personnalise le devenir universel et ne voyons pas qu'entre chaque instant ( de pensée, sensation, perception) il n'y a absolument rien qui ne se transmette. Aucun instant, qui est totalité, ne "touche" un autre instant, ne connaît un autre instant. Il y a une discontinuité dans la continuité.
Nous avons l'impression que la conscience est continue, car les moments de conscience se succèdent à une vitesse vertigineuse. Pourtant, à y regarder de plus près, ce n'est pas le cas. L'instant total n'a pas de support éternel qui constituerait sa base immuable. C'est d'ailleurs sur cette erreur qui consiste à penser qu'il y a un pur continuum de conscience que repose le sens d'être, le sens de "je suis". Ces idées ou expériences sont impermanentes et sont empreintes de souffrance, même ténue.
Entre deux instants de conscience, il n'y a rien. Je veux dire: entre deux instants de pensées, on peut trouver la conscience, mais entre deux moments de conscience? Car ce que j'appelle conscience, ici, est justement l'instant total...
Donc l'être n'est ni une éternité pure, ni un continuum personnel "coincé" entre une naissance et une mort: il naît et meurt à chaque instant.
Et ce qui actualise cela, prend connaissance, je ne peux le nommer autrement que "sagesse". Cette sagesse est un "mouvement" d'intégration, de "communion" entre la conscience-instant total et le rien qui les "relie", pourrait-on dire, jusqu'à ne plus les différencier. A ce stade, "tout est conscience" et "il n'y a rien" sont à la fois vides de sens individuel et non-deux. Aussi, à ce stade cessent les oppositions entre permanence et impermanence qui n'ont jamais eu aucune valeur absolue.
Aussi, ce en quoi "s'enracine" le cœur de l'expérience humaine, c'est ce sens ténu du "rien", cœur de l'instant total.
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Il est fréquent d'entendre dire que le problème est l'identification du Soi (la conscience) au non-soi (la manifestation). Cette idée cache une plus grande confusion encore... Identifier la conscience au "soi" et la manifestation au "non-soi" est une vision qui loupe le coche, le véritable paradoxe. Car le "non-soi" est la qualité même ET de la manifestation, ET de la conscience. Il n'y a donc ni de Soi "en soi", ni de non-soi "en soi". Si bien qu'ultimement, le "problème" n'est pas de l'ordre de l'identification, mais celui de la soif d'exister, la soif d'être, qui rend "manifeste" cette dichotomie entre Soi et non-soi. Alors on pense que ne plus identifier le Soi aux choses est l'obstacle à la liberté. Mais il n'y a pas réellement de "choses"! Et donc pas véritablement de "conscience"!! Les 2 sont le "vide apparent". C'est ainsi que toute chose est en gloire. La liberté est sans "contact" ou relation avec l'identification ou la non-identification...
Le véritable non-soi, c'est l'origine inconditionnée de toute chose, c'est tenir le corps-esprit dans son "inexistence" originelle, dans sa propre lumière, sa vacuité heureuse. Cette vacuité n'existe pas en soi, n'est pas "l'être", elle est, disons poétiquement, la "matière" même, première des choses, de l'esprit, du corps, du mouvement, du temps... Se "tenir" là, c.a.d. ne plus rien tenir du tout, est la condition naturelle, une inconnaissance vécue, intensément, tranquillement, majestueusement...
Par ailleurs, cette "origine conditionnée" pourrait être appelée "nature de Bouddha". Elle s'actualise dans le corps, "en tant" que Corps. Pour cela, il n'y a pas là "quelqu'un" qui "aurait" la nature de Bouddha, mais on peut dire que la nature de Bouddha n'a jamais été séparée de quiconque.

La souffrance n'est pas un état créé, par soi-même ou un autre. Elle ne peut ni être créée ni détruite, par personne, mais elle peut être vue et comprise. En fait, la souffrance est une composante de notre existence, elles se confondent (Ceci ne veut pas dire la "grande souffrance ou la dépression, mais l'insatisfaction, le manque, etc...). Aussi, comprendre la souffrance, c'est comprendre la nature de notre existence, la nature de ce corps, de cet esprit, du fonctionnement. Bien sûr, on peut "avoir" l'expérience de la lumière, de l'esprit saint ou de la conscience pure, e l'amour inconditionnel; mais d'une part cela ne règle pas forcément l'incompréhension, et d'autre part on ne peut réellement transmettre la grâce. Plus exactement, elle peut "passer" dans une rencontre privilégié, principalement par un être qui a compris la nature de son existence, donc de la souffrance, donc de la libération. La "transmission" de la libération passe donc par une "descente" dans la souffrance, dans la nature de cette existence. La libération est vécue comme inconditionnelle, mais pas au sens où elle serait un "être" séparé, en soi: elle est au cœur de toute l'existence conditionnée. Autrement dit, la liberté est au cœur même des liens.
Comprendre le conditionnement, la nature conditionnée et dépendante de la totalité de notre existence, c'est comprendre que, bien que le conditionnement et la dépendance soient réels, il n'y a rien, strictement rien qui ne soit conditionné ou dépendant. La souffrance et la libération sont de même nature, une seule et même chose. Simplement, à ce propos, il y a vision-compréhension-actualisation ou pas. Mais comme le disait un maître: "Que vous compreniez ou pas, les choses sont telles qu'elles sont".